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Peut-on travailler sur un traumatisme sans le revivre ?

Photo du rédacteur: Laurence Sanchez
Laurence Sanchez
il y a 3 jours
11 min de lecture
Faut-il revivre un traumatisme pour aller mieux ? Découvrez comment la thérapie permet d’aborder les souvenirs douloureux sans devoir tout raconter. Peut-on travailler sur un traumatisme sans le revivre ?

Peut-on travailler sur un traumatisme sans le revivre ?


Aborder une expérience traumatique en thérapie ne demande pas toujours de la raconter dans ses moindres détails. Mais comment travailler sur un souvenir douloureux sans être à nouveau submergé par ce qu’il provoque ?


Certaines personnes hésitent longtemps avant de consulter pour une expérience traumatique. Elles redoutent les questions qu’on pourrait leur poser, les souvenirs qui risqueraient de revenir, l’intensité des émotions qu’elles pourraient éprouver.


D’autres ont déjà essayé de raconter ce qui leur est arrivé. Elles en ont parlé à leurs proches, parfois à plusieurs professionnels, sans avoir le sentiment que cela les avait réellement aidées. Il arrive même que ces récits aient laissé une impression pénible : celle d’avoir rouvert quelque chose sans savoir quoi en faire ensuite.


Ces expériences posent une question importante : pour aller mieux, faut-il vraiment revenir sur ce qui s’est passé ? Et si oui, comment le faire sans ajouter de la souffrance à celle qui existe déjà ?


En quelques lignes : tout raconter n’est pas toujours indispensable, et personne ne devrait vous y contraindre. Les psychothérapies les mieux étudiées pour le trouble de stress post-traumatique (TSPT) demandent toutefois, à un moment, de s’approcher du souvenir ou des conclusions que l’on en a tirées, de manière progressive et préparée. La place du récit varie beaucoup d’une méthode à l’autre. Une émotion forte en séance ne signifie pas que le travail fait du mal, mais le consentement, le rythme et l’évolution au fil des séances comptent autant que l’émotion elle-même.


Raconter n’est pas toujours transformer


Parler d’une expérience douloureuse peut soulager. Mettre des mots sur ce qui s’est passé, être écouté et cru, exprimer ce qui n’avait jamais trouvé de place : tout cela peut avoir une valeur considérable.


Le récit ne produit pourtant pas automatiquement de changement thérapeutique. Une personne peut avoir raconté son histoire de nombreuses fois et continuer à réagir très fortement dès qu’une situation lui rappelle ce qu’elle a vécu. Une autre peut connaître parfaitement les circonstances de son traumatisme, en comprendre les conséquences, et continuer malgré tout à éprouver une peur intense.


Car le souvenir d’un événement traumatique ne se limite pas aux faits. Il peut être associé à des émotions, à des sensations corporelles, à des conclusions que l’on a tirées sur soi ou sur le monde, ainsi qu’à des réactions de protection qui se déclenchent encore aujourd’hui. On peut savoir que l’on est en sécurité et continuer à réagir comme si le danger était toujours présent.


Le travail thérapeutique s’intéresse notamment à cet écart entre ce que la personne comprend de sa situation actuelle et ce qu’elle continue à ressentir. Raconter ne suffit donc pas toujours. Ce qui compte, c’est que quelque chose puisse progressivement évoluer dans la manière de vivre avec cette expérience.


Pourquoi certains souvenirs sont-ils si difficiles à

approcher ?


Lorsqu’un événement a été associé à une menace intense, certains éléments peuvent continuer à provoquer de la peur longtemps après. Il peut s’agir d’un souvenir précis, mais aussi d’un lieu, d’un bruit, d’une odeur ou d’une sensation corporelle.


Pour ne pas ressentir cette peur, la personne peut commencer à éviter ce qui la déclenche : ne plus prendre une certaine route, éviter une conversation, s’éloigner de certaines situations ou de certaines personnes. L’évitement apporte souvent un soulagement immédiat. Il peut donner l’impression de reprendre un peu de contrôle. Mais lorsqu’il devient systématique, il peut aussi entretenir la peur et réduire progressivement les possibilités de la personne.


C’est l’un des mécanismes sur lesquels travaillent plusieurs psychothérapies du TSPT. Il existe cependant une différence importante entre s’approcher progressivement de ce qui fait peur, dans un cadre adapté, et se retrouver brutalement confronté à des souvenirs ou à des émotions sans soutien suffisant.


Le travail thérapeutique cherche à permettre un changement que la personne puisse progressivement intégrer, sans viser le maximum d’émotion.


Une émotion forte en séance signifie-t-elle qu’on se retraumatise ?


Pas forcément.


Pleurer, avoir peur, ressentir de la colère ou éprouver une forte émotion en séance ne signifie pas, en soi, que la thérapie est en train de faire du mal. Certaines psychothérapies efficaces pour traiter le TSPT impliquent de revenir sur des souvenirs difficiles ou de s’approcher de situations jusque-là évitées. Ce travail peut être éprouvant tout en étant bénéfique.


Une étude portant sur des personnes atteintes d’un TSPT chronique et traitées par exposition prolongée a observé qu’une aggravation nette des symptômes ne concernait qu’une minorité d’entre elles, et qu’elle n’était pas liée à l’abandon du traitement.


Mais cela ne veut pas dire que toute souffrance serait utile ou qu’il faudrait supporter n’importe quelle intensité émotionnelle pour avancer. Une intervention peut devenir problématique lorsque la personne se sent contrainte, que ses limites ne sont pas respectées, que sa détresse est minimisée ou que le travail proposé n’est pas suffisamment adapté à sa situation.


Au-delà de " Est-ce que cette séance a été difficile ? ", il est utile de se demander : " Est-ce que j’ai compris ce qui m’était proposé ? Est-ce que j’ai pu exprimer mes limites ? Comment me suis-je senti après ? Et qu’est-ce qui évolue au fil du temps ? "


Faut-il d’abord apprendre à se sentir en sécurité ?


Dans certaines approches du traumatisme, une place importante est accordée à la préparation du travail thérapeutique, parfois appelée « stabilisation ». Il peut s’agir d’apprendre à reconnaître ses réactions, à identifier ce qui déclenche la détresse, à retrouver des repères dans le présent ou à disposer de moyens pour traverser des moments difficiles.


Pour certaines personnes, cela passe notamment par le corps : sentir ses appuis, observer sa respiration, retrouver une possibilité de mouvement ou reconnaître les premiers signes d’une montée d’angoisse. Ces propositions peuvent être utiles, mais elles ne conviennent pas à tout le monde. Porter son attention sur le corps peut apaiser une personne et en déstabiliser une autre, particulièrement lorsque certaines sensations sont associées à des expériences douloureuses. Il n’existe donc pas d’exercice universel.


La durée de cette préparation fait également l’objet de discussions dans la recherche. Certaines personnes ont besoin de davantage de temps pour construire une relation de confiance, retrouver des ressources ou faire face à des difficultés importantes à gérer leurs émotions. D’autres peuvent commencer plus directement un traitement centré sur le traumatisme, sans passer par une longue phase préalable.


Ce débat concerne surtout le TSPT dit " complexe ", qui fait suite à des expériences répétées ou prolongées. Une analyse critique publiée en 2016 par une vingtaine de chercheurs a relevé que les études en faveur d’une phase de stabilisation préalable étaient limitées sur le plan méthodologique, et qu’aucune recherche rigoureuse ne montrait qu’elle soit indispensable pour obtenir de bons résultats. Les recommandations britanniques du NICE (2018) ne l’exigent pas non plus pour tout le monde, mais classent cette question parmi leurs priorités de recherche. D’autres cliniciens jugent en revanche cette préparation utile lorsque les symptômes sont très envahissants.


L’enjeu est plutôt de tenir compte de la situation de la personne, de ses besoins et de sa capacité à participer au travail proposé.


La fenêtre de tolérance : comprendre ce qui se passe en soi


Pour mieux comprendre les réactions émotionnelles, certains thérapeutes utilisent l’image de la « fenêtre de tolérance », popularisée par le psychiatre Daniel Siegel. Elle désigne une zone dans laquelle nous pouvons ressentir des émotions tout en conservant une certaine capacité à réfléchir, à rester présents et à entrer en relation.


Lorsque l’activation devient trop forte, nous pouvons nous sentir débordés : agitation, panique, accélération des pensées, impression de perdre le contrôle. À l’inverse, certaines personnes éprouvent une forme de ralentissement, d’engourdissement ou de coupure avec ce qu’elles ressentent.


Cette image peut aider à mettre des mots sur des expériences difficiles à décrire. Elle ne constitue toutefois pas une mesure scientifique permettant de décider, à elle seule, si une personne est prête à travailler sur un souvenir traumatique. Et elle ne signifie pas qu’il faudrait éviter toute émotion intense. Ce qui importe, c’est d’observer comment la personne traverse ces moments et ce qui l’aide à retrouver ses repères.


Quelles psychothérapies peuvent aider ?


Il existe aujourd’hui plusieurs psychothérapies dont l’efficacité a été démontrée pour traiter le trouble de stress post-traumatique. Les mieux étudiées sont la thérapie par exposition prolongée et la thérapie de traitement cognitif (deux thérapies cognitivo-comportementales centrées sur le traumatisme, c’est-à-dire qui travaillent directement sur l’expérience vécue et ses conséquences), ainsi que l’EMDR. Elles sont recommandées dans plusieurs guides de pratique internationaux britanniques (NICE, 2018) et américains (VA/DoD, 2023).


La durée du traitement varie selon la méthode utilisée, les difficultés rencontrées et les besoins de la personne.


Elles n’utilisent pas toutes les mêmes méthodes. L’exposition prolongée propose de revenir progressivement sur les souvenirs traumatiques et sur les situations évitées, afin de réduire la peur et de permettre de nouveaux apprentissages. La thérapie de traitement cognitif travaille davantage sur les convictions qui se sont installées après l’événement : " C’est de ma faute ", " Je ne peux faire confiance à personne ", " Je ne suis plus en sécurité nulle part ".


L’EMDR utilise un protocole spécifique dans lequel la personne porte son attention sur certains aspects du souvenir tout en suivant une stimulation bilatérale (alternée de la gauche vers la droite), souvent des mouvements oculaires.


La place du récit détaillé varie donc selon l’approche. Certaines méthodes demandent de raconter l’événement de manière structurée. D’autres permettent de travailler sans en faire une narration complète. Ces traitements nécessitent une formation spécifique. Leur choix repose sur une évaluation clinique, les difficultés rencontrées et les préférences de la personne.


Peut-on avancer sans raconter tous les détails ?


Oui, dans certaines approches. Il n’est pas toujours nécessaire de raconter un événement du début à la fin, ni de décrire chaque détail pour qu’un travail thérapeutique soit possible.


Un essai clinique mené auprès de femmes ayant subi des violences interpersonnelles a comparé la thérapie de traitement cognitif complète, la même thérapie sans récit écrit détaillé et le récit écrit seul : la version sans récit s’est montrée aussi efficace que la version complète. C’est aujourd’hui la forme recommandée en pratique, la version avec récit restant proposée.


Cela ne signifie pas qu’il serait toujours possible de travailler sans jamais évoquer ce qui s’est passé. Dans plusieurs traitements reconnus, il est nécessaire, à un moment, de s’approcher du souvenir, des émotions qui lui sont associées ou des conclusions que l’on en a tirées. Mais s’approcher d’une expérience n’est pas la même chose que la revivre dans les conditions où elle s’est produite.


Un travail thérapeutique peut permettre d’aborder ce qui a été vécu dans un contexte différent : avec davantage de compréhension, de possibilités d’action, de soutien et de sécurité. L’objectif est de choisir, avec la personne, un travail dont elle comprend le sens et auquel elle peut participer.


Et lorsque les expériences douloureuses ont commencé dans l’enfance ?


Certaines difficultés ne sont pas liées à un événement unique. Elles se sont construites progressivement, au fil de relations dans lesquelles la personne ne s’est pas sentie suffisamment protégée, reconnue ou soutenue.


Un enfant qui a appris à se taire pour éviter la colère d’un parent peut continuer, devenu adulte, à éprouver une grande difficulté à exprimer son désaccord. Une personne qui a grandi dans un environnement imprévisible peut rester particulièrement attentive aux changements d’humeur des autres. Une autre peut avoir appris à se couper de ses émotions pour ne pas être submergée. Ces réactions ont parfois été des moyens de s’adapter à une situation dans laquelle les possibilités de choix étaient limitées. Mais elles peuvent devenir douloureuses lorsque ces stratégies continuent à s’imposer dans la vie adulte.


La thérapie des schémas, développée par le psychologue Jeffrey Young, s’intéresse notamment à ces fonctionnements. Elle cherche à comprendre comment certaines expériences ont façonné nos convictions profondes, nos besoins émotionnels et nos manières de nous protéger. Le travail peut porter sur les difficultés actuelles, les émotions, les réactions corporelles et les expériences relationnelles qui ont contribué à les construire.


Parmi les techniques utilisées figure l’imagerie avec réécriture. Cette méthode consiste à revenir en imagination sur une scène douloureuse et à y introduire une réponse différente, notamment la protection, le soutien ou la possibilité de se défendre qui avaient manqué à l’époque. Le travail porte sur la manière dont l’expérience est vécue émotionnellement aujourd’hui et sur les besoins qui n’avaient pas trouvé de réponse, sans prétendre modifier le passé ni les souvenirs.


Un essai clinique a montré que l’imagerie avec réécriture et l’EMDR étaient toutes deux efficaces chez des adultes ayant un TSPT lié à l’enfance. Une étude plus ancienne n’avait en revanche pas trouvé de différence notable en ajoutant la réécriture à l’exposition. Son niveau de preuve reste donc moins étendu que celui des traitements les mieux établis.


Toutes les difficultés issues de l’enfance ne nécessitent d’ailleurs pas un traitement spécifique du TSPT. Un travail sur les schémas relationnels, l’image de soi ou les stratégies de protection peut également être pertinent.


La relation thérapeutique compte aussi


Les techniques ne sont qu’une partie de l’accompagnement. La qualité de la relation avec le thérapeute joue également un rôle important. Dans la recherche sur les psychothérapies, elle fait partie des éléments associés aux résultats.


Lorsqu’une expérience douloureuse a impliqué une perte de contrôle, une contrainte ou l’impossibilité de se défendre, il est particulièrement important que le cadre thérapeutique ne reproduise pas ces conditions. Cela suppose de pouvoir comprendre ce qui est proposé, poser des questions, exprimer ses réticences et signaler lorsqu’une intervention ne convient pas. Le thérapeute doit pouvoir entendre ces réactions et en tenir compte. Une personne ne devrait pas avoir à choisir entre se soumettre à une proposition thérapeutique et renoncer à être accompagnée.


La relation de confiance ne suffit pas, à elle seule, à traiter un TSPT. La formation du professionnel, la pertinence des méthodes utilisées et sa capacité à reconnaître les situations qui nécessitent une prise en charge spécialisée restent essentielles. Mais cette relation contribue à rendre le travail possible.


Comment savoir si le travail thérapeutique nous aide ?


Le travail sur un traumatisme vise à réduire la souffrance et les limitations qui restent associées à cette expérience, sans effacer ce qui s’est passé.


Pour une personne, cela peut signifier reprendre le volant après un accident. Pour une autre, retrouver un sommeil plus paisible, ne plus être envahie par certains souvenirs ou pouvoir retourner dans des lieux jusque-là évités. Pour d’autres encore, il peut s’agir de reconnaître leurs limites, de retrouver confiance dans leurs relations ou de ne plus se sentir constamment responsables des émotions et des réactions des autres.


Ces changements ne sont pas toujours réguliers. Il peut y avoir des périodes difficiles, des émotions qui reviennent ou des réactions qui réapparaissent à l’occasion d’un événement particulier. Cela ne signifie pas forcément que le travail a échoué. Mais cela ne signifie pas non plus que toute souffrance doit être considérée comme une étape indispensable de la guérison.


Il est important de pouvoir faire régulièrement le point sur ce qui change, ce qui reste difficile et ce qui mérite d’être ajusté dans l’accompagnement.


Retrouver une place pour le passé


Il n’est pas possible de revenir en arrière et de faire en sorte qu’une expérience douloureuse n’ait pas eu lieu. On peut, en revanche, travailler sur les conséquences qu’elle continue d’avoir dans le présent. Un souvenir peut rester triste sans provoquer la même peur. Une situation autrefois évitée peut redevenir accessible. Une conviction née dans un contexte de menace peut progressivement perdre de son évidence.


Il existe plusieurs chemins pour y parvenir, et ils ne conviennent pas tous à chaque personne. Certains passent par un travail direct sur les souvenirs traumatiques. D’autres accordent davantage de place aux difficultés relationnelles, aux stratégies de protection ou aux ressources nécessaires pour retrouver une certaine stabilité.


La profondeur d’un travail thérapeutique se reconnaît dans ce qui évolue, progressivement, dans la vie quotidienne, plus que dans l’intensité des émotions ressenties en séance : la possibilité de faire des choix, de se sentir plus libre dans ses relations, de retrouver du repos ou de ne plus réagir systématiquement comme si le danger était encore présent.


Le passé reste une partie de notre histoire. Mais il peut cesser d’occuper autant de place dans notre présent.


Si vous êtes en danger immédiat, contactez les urgences (112 en Europe). En cas de crise suicidaire, vous pouvez contacter le 3114 en France, le 0800 32 123 en Belgique ou le 143 en Suisse.


Peut-on travailler sur un traumatisme sans le revivre ?

Sources principales

NICE, recommandation NG116 (2018) ; VA/DoD, Clinical Practice Guideline for PTSD (2023) ; De Jongh et al. (2016) ; Foa et al. (2002) ; Resick et al. (2008) ; Boterhoven de Haan et al. (2020) ; Arntz et al. (2007) ; Siegel (1999) ; Corrigan et al. (2011) ; Norcross et Lambert (2018) ; Young, Klosko et Weishaar (2003).


Laurence Sanchez -  Thérapeute psycho-émotionnelle & somatique


J’accompagne depuis plus de 15 ans des personnes qui portent des blessures profondes : attachement insécure, anxiété, épuisement émotionnel. Mon approche relie corps, système nerveux et émotions, pour nourrir pas à pas un sentiment de sécurité intérieure.


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